Comment la pratique du Seitai m’a conduit en prison, puis au couvent.
Publié par Olivier dans Développement personnel, SeitaiHier soir, je me suis laissé rattraper par une petite touche de nostalgie. En effet, tandis que je jouais avec iPhoto, j’ai retrouvé quelques clichés de mon aventure dans la région d’Appolo Bamba en Bolivie. Je m’étais rendu là-bas pendant l’été 2004, afin de rencontrer les habitants du Parc de Madidi, un parc national localisé dans la alta selva (la forêt tropicale) de la cordillère des Andes. Les habitants de la communauté “Virgen del Rosario”, avaient entendu parler de moi par l’intermédiaire de Bruno de Roissard qui anime, entre la Bolivie et l’Europe, une petite association de développement agricole. Les habitants étaient donc curieux de me rencontrer et de découvrir le Seitai.
Pendant mon voyage, je suis allé à 2 reprises à la rencontre des Indiens quechua isolés au coeur de la forêt andine. À ma première visite, j’avais eu l’occasion de montrer quelques Taisô au représentant de la communauté : Cosme Cuevas, qui devint rapidement un ami. En effet, afin de gagner quelques deniers, Cosme et les autres hommes de la communauté se convertissent en porteurs pour les rares “voyageurs” qui viennent dans la région. Inutile de dire que la vie est dure par ici. Cosme a vite compris l’intérêt des exercices que je lui ai montrés pour soulager et libérer son corps courbatu. Il jugea que c’était important d’en faire profiter le reste de la population qui vivait dans la forêt. Il me proposa de revenir trois semaines plus tard, le temps de faire passer le message. Le rassemblement aurait lieu aux abords du parc de Madidi dans le village de Pata.
Lorsque je revins trois semaines plus tard, les gardiens du parc, moitié police (ou milice), moitié rangers, ne voulurent pas me laisser entrer dans la réserve sans laisser-passer. Ce fut une grosse déception, d’autant plus que je savais qu’un grand nombre de gens s’était rassemblé pour la rencontre. Je restais donc bloqué à Appolo bamba sans pouvoir prévenir mes amis.
Voué malgré moi à l’oisiveté dans le petit bourg d”Appolo Bamba, je choisi d’occuper mon temps en allant faire un tour vers ce que les gens du coin appellent “l’hôpital”. Aux abords de l’édifice, je vis une petite troupe de gens rassemblés devant une fenêtre. Derrière la fenêtre, un malade subissait ce qui ressemblait grossièrement à une opération de la mâchoire. L’hôpital était vétuste et sale. La seule source d’électricité provenait d’un petit groupe électrogène placé dans la benne d’une camionnette garée dans la cour. Derrière l’édifice, quelques chambres d’hospitalisation dans lesquelles je n’aurais jamais voulu séjourner, même pour tout l’or du monde. Non loin, je croisais deux homme en blouse blanche. L’un d’eux vint me serrer la main, comme si j’étais une vieille connaissance. Il avait cru que j’étais son remplaçant et s’apprêtait à me donner sa blouse blanche. Quand il compris que je n’étais pas celui qu’il attendais, je pu lire la déception sur son visage. je crois bien qu’il avait hâte de quitter les lieux au plus vite. Je m’éloignai de l’hôpital pensant à tout ces malheureux qui doivent parcourir de longues distances à pied à travers la forêt, jusqu’à l’hôpital (disons plutôt l’hospice) où l’on ne veut pas d’eux.
Je retournai vers le centre du village et m’assis sur un banc de la place centrale le temps de méditer sur cette intrigante visite. Il faisait bon. Le soleil brillait sur les montagnes à l’entour, et je me demandais si je devais rester à Appolo, pénétrer dans de la réserve clandestinement, ou tout simplement rebrousser chemin jusqu’à La Paz. Je restais silencieux espérant presque naïvement recevoir une réponse des nuages dans le ciel. C’est alors qu’un vieil homme s’approcha et me parla timidement en quechua. Voyant que je ne comprenais pas, il s’essaya en espagnol et dit : « vous êtes le docteur ? » Je le regardai en souriant et répondis : « peut-être ». Le vieil homme me demanda alors : « Usted es el doctor diferente (Vous êtes le docteur différent) ? »
Interpellé, je lui demandai le sens de sa question.Il me répondit qu’il m’avait vu aux abords de l’hôpital. Il était curieux de savoir si je pouvais l’aider. Sans attendre ma réponse, dans un mélange de Quechua-espagnol, il m’expliqua qu’il souffrait du dos et qu’il avait du mal à dormir. Incapable de comprendre entièrment ce qu’il disait, sans réfléchir une seconde, je me vis passer à l’action. J’invitais le vieil homme à s’allonger sur le banc public, en plein milieu du village, et me mis à palper son ventre pour détendre les noeuds qui s’y trouvaient. Je ne sais pas combien de temps j’ai passé avec lui. À la fin de la séance, je lui montrai du mieux que je pouvais un étirement visant à détendre son dos. J’étais tellement impliqué dans cette relation que je ne m’étais pas rendu compte que plusieurs personnes autour de la place nous regardaient avec beaucoup d’attention. Lorsque j’eus fini avec le vieil Indien, je m’assis de nouveau sur le banc comme si de rien n’était. Ce ne fut pas long avant qu’un autre homme s’approcha de moi et me demanda si je pouvais m’occuper de lui et de son frère. Subtilement, une sorte de rituel se mettait en place entre les Indiens du village et moi. Je m’occupais d’une personne, lui montrait un taiso. Elle s’en allait. Une autre venait avec la même timidité, et je recommençai. Lorsque la cinquième personne arriva, je me rendis bien compte que le bouche-à-oreille allait beaucoup plus vite que ma capacité à m’occuper des gens qui se rassemblaient autour de la place. J’en arrivais à la conclusion que j’étais malgré moi, en train de devenir le “grand sorcier” du village. Je devais donc rapidement trouver un espace plus discret où je pourrais travailler paisiblement. J’allais donc demander à l’auberge où je je m’était installé si je pouvais utiliser une salle à fin de recevoir ceux qui voulaient me rencontrer. Mais la seule salle disponible était réservée pour les témoins de Jéhovah. Il semblait hors de question qu’ils partagent cet espace de culte. Qu’à cela ne tienne. Mon activité sur la place publique me rapporta rapidement des amis qui entreprirent de faire le tour du village pour trouver une salle.
Nous allâmes d’abord à la mairie. Le maire me tint un discours digne d’un homme politique. Il me remercia vaillamment pour ma bravoure et les soins aux pauvres, que la communauté était fort heureuse de m’avoir, et qu’il me souhaitait une grande carrière. Mais pour obtenir une salle, il fallait que cela passe par le conseil d’administration… C’est à dire : “revenez dans un an”.
On m’emmena ensuite au palais de justice. Je rencontrai Monsieur le Juge qui accepta que je soigne les détenus dans leurs cellules, mais pas pour y recevoir les gens de l’extérieur. Il craignait une évasion. Je suis donc allé en prison… soigner les deux pensionnaires de la communauté. Ces derniers insistèrent pour que je les prenne le thé avec eux, et pour que je les prenne en photo devant le potager qu’il cultivaient durant leur détention. J’ignorais quels étaient leur crime, mais je convins qu’ils avaient fait preuve d’une grande courtoisie à mon égard. Cependant, je n’avais toujours pas de salle pour m’occuper des autres. Ces autres qui, au fur et à mesure de mes déplacements devenaient de plus en plus nombreux. Se tenant à une distance respectueuse, je crois qu’ils voulaient être certain de pouvoir rencontrer : « el doctor diferente ».
Photo : Le gardien du péniencier.
Finalement, ce fut Maria, l’employée de la banque municipale qui trouva la solution. Elle voulait absolument que je m’occupe d’une de ses filles qui, disait-elle : “ne grandit pas correctement”. Maria se rendit au couvent, et négocia avec la mère supérieure pour que l’on me prêta une salle. C’était dans l’intérêt des paroissiens et des pauvres, avait dit Maria. Finalement, après quelques concertations, les soeurs acceptèrent. Ainsi, après la prison, j’entrais au couvent.
Photo : Maria accueille les visiteurs
La première journée, je fus installé dans une pièce sombre et humide en arrière de la cuisine. J’y ai reçu beaucoup de gens, mais je ne me souviens pas combien. Le carnet de rendez-vous que tenait Maria était bien rempli. Le deuxième jour, les soeurs ayant compris que je venais vraiment dans l’intérêt des plus démunis, je fus promu, et eu le droit de m’installer dans la cuisine. Elles avaient poussé les tables et les chaises, nettoyé la cuisinière et installé une couverture bleue (ma couleur préférée) sur le sol en carrelage. Pendant les trois journées qui suivirent, je fus donc « el doctor diferente, qui soigne dans la cuisine ».
Maria recevait les visiteurs et les escortait jusque dans la cuisine. Elle se fit mon interprète, m’indiquant le nom de chacun et leur village d’origine. C’est ainsi que compris qu’un grand nombre de mes visiteurs m’avaient attendus au rassemblement organisé par Cosmé. D’une manière ou d’une autre, ils ont eu vent de ma présence à Appolo Bamba et ont fait tout le chemin jusqu’au couvent.
Photo : Je fus promu dans la cuisine.
Voilà les souvenirs que ces photos ont éveillées en moi. Une petite tranche de vie passée dans la Cordillère des Andes où, perdu dans une région isolée, dans le pays le plus pauvre d’Amérique latine, sans presque un sou en poche, j’ai suivi ma petite voix et fait vivre le chemin qui est en moi : mon chemin de Seitai.
Si je raconte cet événement dans ce blog : “Toucher la Vie”, ce n’est pas pour le simple plaisir de raconter mes aventures, ni pour vanter les bienfaits du Seitai. Je raconte cela pour souligner le fait que même perdu au bout du monde, dans un pays dont on ne parle pas la langue, sans ressources, et sans relations, il y a toujours un moyen, un chemin sur lequel avancer. Où qu’on soit, il y a toujours des opportunités, des rencontres qui nous placent devant les bonnes personnes. C’est inévitable. Tant que notre cœur bat, tant que nos désirs restent hardants et sincères, un chemin s’ouvrira toujours sous nos pas.
Si dans les terres les plus désolées de la planète, des populations entières sont capables de s’organiser, de partager le peu qu’elles possèdent et de se soutenir mutuellement, si un petit gars comme moi parvient à faire son chemin au bout du monde et à survivre en se rendant utile aux autres, il n’y a aucune raison pour que cela ne soit pas possible aussi dans nos pays si bien organisés, riches et confortables ?
Si nous prenions la peine de sortir la tête de hors de nos problèmes pour regarder au-dessus des pâquerettes, nous verrions bien que les opportunités de révéler notre talent personnel sont nombreuses. Il suffit de sentir et de nous ouvrir à ce qui nourrit pleinement nos coeurs.
Un cœur ouvert. C’est tout ce qu’il faut pour participer à l’avènement d’un monde plus simple et plus agréable pour tous. Nous pouvons tout faire, nous pouvons tout changer. Nous pouvons tous nous réaliser.
Vivez pleinement.
Olivier
Photo : Levé de soleil sur le lac Titicaca et la Coridillère des Andes
Tags: Bolivie, Seitai, solidarité humaine, voyages


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