Il y a quelques jours, ma compagne me questionnait sur ma façon de vivre avec le Seitai. Marie-Jeanne est massothérapeute et a suivi sa formation en massage amma (forme de massage japonais) dans une des nombreuses écoles de massage de Québec. Comme beaucoup d’autres, du fait de sa formation, elle fait des comparaisons entre la pratique qu’elle a appris à l’école de massage et mon chemin de Seitai. Mais le Seitai ne souffre pas la comparaison. C’est un monde à part.

Vivant à mes côtés je partage facilement ma vision avec elle. Elle peut voir mes comportements dans ma pratique et constater certaines exigences vis-à-vis de moi-même et avec les membres de mes formations. Bien qu’elle soutienne toujours chacune de mes décisions, certaines de mes attitudes ne manquent pas de la surprendre, notamment devant des situations qui pourraient m’éloigner de mon chemin.

En ce moment, Marie-Jeanne éprouve quelques difficultés à reprendre et à maintenir une routine de travail satisfaisante après un long congé de maternité. Or, ça la déroute un peu, quand dans une conversation, j’exprime le souhait de pratiquer et d’enseigner davantage le Seitai, et que moins de 48h après, je reçois déjà des propositions de partenariat et des demandes de réservation. Ce, sans avoir fait la moindre démarche. On pourrait penser qu’il suffit de connaître une technique pour que ça marche. J’ai moi-même cru cela longtemps. Cependant, la vérité est un peu plus complexe que cela. Même en apprenant la meilleure des techniques, ça ne marche pas toujours. Il faut quelque chose de plus. Quelque chose qu’on ne peut pas concevoir sans développer l’attitude ou l’état d’esprit appropriée qui relève d’une vision à long terme. C’est là que le Maître joue un rôle fondamental auprès de l’élève.

Voici un extrait de ma conversation/réflexion avec Marie-Jeanne. Il est question ici de Seitai, mais le principe peut se transposer dans n’importe quelle autre discipline. Il s’agit d’un partage à l’intention de ceux et celle qui s’intéressent à ouvrir la fenêtre sur un autre monde.

MJ : Si je comprends bien, pour se construire et parvenir à atteindre un équilibre, idéalement il faut que tout soit dans un chemin Seitai.
O : Pour le praticien qui est dans son art, oui.
Quand Imoto Sensei m’a pris comme élève, il m’a dit : “jette tes bouées. Jette tes bouées de sauvetage, tes sécurités. Lâche tout ! En somme, si tu es prêt à entrer dans la vie, saute. Tu l’as déjà fait une fois lorsque tu es venu au monde. Si tu veux apprendre le Seitai, tu dois être prêt à tout lâcher. Le plaisir, le jeux, les amourettes, la fête, les ambitions personnelles…, jette tout.”
Ceux qui l’ont vraiment fait au Japon sont tous professionnels aujourd’hui. Ils jouissent d’une bonne réputation et sont aimés de leurs clients. Pour devenir efficaces et performants, ils ont laissé aller ce qui était futile et inutile à leur évolution.

Pour ma part, il a bien fallut que je franchisse ce pas si je voulais suivre Imoto Sensei sur son domaine. Bien sûr, issu d’une culture exprimant une visions du monde différente, ça ne s’est pas passé aussi facilement qu’avec mes camarades japonais. Mais d’une certaine façon, j’ai lâché mes certitudes et j’ai sauté dans l’inconnu. Je m’en suis remis à Imoto Sensei que j’ai suivi dans son institut pendant 11 années à Tokyo.

Avec une poigne de fer, il m’a enseigné comment approcher la vie, comment l’apprivoiser, comment la comprendre avec mes mains et avec mes sens, plutôt qu’avec mon mental. Il m’a dit qu’autrefois, l’entraînement poussait les résistances des étudiants jusque dans une zone de pénombre au seuil de la mort. C’était excessivement dur. Le maître voulait que les étudiants connaissent jusque dans leurs tripes la douleur de leurs patients, et le véritable coût de la vie.

Humain jusqu’au bout des doigts, Imoto Sensei n’a pas manqué de m’emmener dans cette zone de désespoir. Non pas au seuil de la mort, mais au bout de l’épuisement, à la limite de la raison. Il m’a poussé jusqu’au point où tu veux tout abandonner et courir loin de cette discipline absurde. En Seitai, on appelle cette zone “Kyokuten” (le carrefour). Arrivé là, tu es face à toi-même. Soit tu glisses vers un autre monde, soit tu renoues avec tes véritables ressources dans lesquelles tu puises la force de sortir la tête hors de l’eau. Quand tu vis ça, tu sais alors ce qu’il y a en toi. Tu l’as toucher de l’intérieur. Puis, tu te mets à vivre de façon à réveiller “ça” chez les autres parce que tu sais combien c’est précieux et irremplaçable. Mais ça ne s’explique pas. Il faut le vivre. Ça nécessite d’accepter de laisser aller certaines choses, et de réviser tes certitudes.

Le Seitai étudie la vie avec les mains. C’est une façon très japonaise de se relier à la vie. La vision d’Imoto Sensei consiste à former l’étudiant jusqu’au point où le Seitai peut entrer en lui sans résistance. Parvenu à ce stade, l’étudiant régénère sa vision et son lien avec la vie. Ça lui donne une certaine force, et aussi une certaine finesse qui lui permet de passer les obstacles et de déployer son chemin sous chacun de ses pas.
De nos jours, rares sont les écoles qui forment de cette façon là. Le mental a investi chaque sphères de notre vie à tel point qu’il faut une explication, une bonne raison à tout. Le savoir vaut plus que le savoir-faire. Du coup, on est déconnecté. Vivre devient “penser” et spéculations. On oublie la faculté de penser avec son corps.

Bref, après ma formation, je suis parti faire le tour du monde. J’avais peu d’argent en poche et un aller simple. Pourtant, je suis parti sans penser à demain. Je voulais découvrir l’étendue de la vie. Intuitivement, je savais que je pouvais le faire.

J’ai vécu en partageant mon savoir-faire avec les gens que j’ai croisé sur mon chemin. Et, même perdu au bout du monde, loin de la civilisation, les solutions dont j’avais besoin pour continuer mon chemin sont toujours apparues. Sentir mon coeur qui bat est la seule ressource dont j’ai besoin pour qu’apparaissent les solutions à mes problèmes. Il suffit d’être fidèle à ce qu’on aime, et de se mettre au pied du mur. C’est mon secret. Quand on est devenu familier avec cette force qui soutient notre corps, on n’a plus besoin de rien. Il n’y a pas de technique. Simplement une certitude qui donne la force de repousser au loin le futile et l’inutile.

Je sais que c’est difficile de se mettre au pied du mur. Ça représente un effort monumental de lâcher les injonctions du mentale. “Surtout ne fait pas ça ! C’est impensable. Tu ne vas jamais y arriver”. Ou “Viens plutôt par là, la réussite est plus facile.” Le mental prend appuie sur nos peurs, nos faiblesses et nous maintient dans une prétendue zone de sécurité. En nous empêchant d’aller au-delà de nous-même, il nous éloigne de la guérison.

En Japonais, il y a un mot qui se dit “Haisuinojin. Haisuinojin, c’est le Samourai qui voit un lac d’un côté, et ses ennemis de l’autre. Advienne que pourra ! Puisqu’il n’y a plus de retraite, plus d’échappatoire possible, Haisuinojin tourne résolument le dos au lac et fait face à ses ennemis. A la vie, à la mort, gloire ou chute, il ne pense plus. Il est dans la vie aussi longtemps que la force de ses tripes fera battre son cœur. Il ne reste plus que lui et sa propre vérité.

Imoto Sensei a mis cela sur mon chemin. C’est un cadeau inestimable. Mais “Cela” ne s’explique pas. Il faut le ressentir et le vivre.

Vivez en paix.

Olivier

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3 réponses à “L’essentiel de vos ressources se trouve juste là : au pied du mur !”
  1. de san nicolas espinosa jean bernard dit :

    Bonjour Olivier,

    Merci pour ce beau texte sur la condition du “shiséï”, l’attitude en japonais, dans la voie des Arts martiaux traditionnels.

    Pour ma part, je crois avoir ressenti, parfois lorsque tous les éléments étaient favorables, cette zône “kiokuten” lors de ma pratique du Seïtai le dimanche matin.

    On s’y sent tellement bien que celà rassure sur l’idée que l’on se fait de la mort et on se dit que si le “passage” ressemble à ce fameux carrefour, alors on ne doit rien craindre de la mort et encore moins de sa vie ici bas.

    Je suis certain que le fait d’expérimenter cette sensation nous permet d’emmagasiner une énergie que l’on ne peut retrouver nulle part ailleurs que dans la pratique du Seïtai.

    Au fait, pourrais-tu définir lors d’un de tes prochains articles la notion de Séïtai et de Katsugenundo ?

    Est-ce la même chose oubien ya-t-il une différence notoire entre ces deux termes ?

    Très cordialement,

    jb

  2. Valérie dit :

    Bonjour Olivier,

    C’est toujours avec Grand plaisir que je lis tes articles. Comme je fais partie de ces personnes qui sont très “mentale”, j’essaie actuellement de comprendre (par un processus mental ah ah ah !) la différence entre culture occidentale et orientale par à propos du mental. Pour ce faire, je recommande la lecture du dernier bouquin de Daniel Goleman (auteur de l’intelligence émotionnelle) qui s’intitule : “Surmonter ses émotions destructrices”. C’est un dialogue entre le Dalaï Lama et un petit groupe de scientifiques (américains et européens) : philosophes, psychologues, neurobiologiste, biologistes et généticiens. Objectif : 1/compréhension, 2/lâcher prise, 3/pratique : sentir battre mon coeur.
    A bientôt de te lire. Valérie.

  3. Olivier dit :

    Bonjour Jean-Bernard, et bonjour Valérie,

    je suis tellement partout à la fois, que j’ai du mal à bien tenir ma correspondance. Pardonnez-moi.

    Jean-Bernard,

    Je connais cette zone dont tu parles. C’est vrai que l’on peut y pénétrer grâce à une intense méditation, un entraînement corporel comme on peut en vivre dans les arts-martiaux, ou probablement après une séance de Katsugen que je sais que tu pratiques. C’est vrai qu’on s’y sent bien. Ça peut donner différentes impressions de planner, ou de vivre une sensation de connection avec quelque chose de très haut. C’est ok de connaître cet état, notamment s’il permet de bien nous régénérer. Cependant, pour ceux qui lisent ce message, ce n’est pas un état à rechercher à la légère,car les leurres sont nombreux.
    Kyokuten quant à lui, est très différent, dans le sens où on n’aime pas du tout s’y trouver. Et lorsqu’on s’y trouve, on n’a qu’une envie : en sortir au plus vite (si on en a la force). Kyokuten est vraiment une épreuve qui fait prendre conscience que basculer dans la mort n’est pas du tout un évènement à prendre à la légère. Je déplore d’ailleurs l’existence d’un vaste courant qui, s’appuyant sur un ésotérisme mal digéré, tend à minimiser les conséquences de la mort par des paroles telles que : la mort n’existe pas, etc… Prophérer de telles paroles devant des non-initiés est carrément criminel. Rudolf Steiner, ou le livre des morts tibétains par exemple, en disent long sur la question.

    Finalement, pour répondre à ta dernière question, je préfère ne pas aborder le sujet du Katsugen undo dans ce blog, à peu près pour les mêmes raisons que je viens de lancer plus haut. En revanche, ce sera un plaisir de converser avec toi sur ce sujet lorsque nous sera donner l’occasion de nous rencontrer. Les détracteurs mal informés sont trop nombreux sur le net, et ils ont droit eux aussi à leur libre droit de penser.

    A bientôt
    cordialement

    Olivier

    Salut Valérie,

    J’ignorais que mon blog recevait l’honneur de ta lecture. J’en suis ravi.
    Ce livre dont tu parles : “Surmonter ses émotions destructrices” de Daniel Goleman a piqué ma curiosité. Je veux bien le découvrir. Il est vrai que le Dalai Lama porte un véritable intérêt pour la sience. Il a d’ailleurs écrit un ouvrage ( le bouddhisme et la science, je crois) à ce sujet.
    Parcontre, j’ignorais l’existence de cette technique d’écouter battre son coeur dans le bouddhisme. Comme quoi, les recoupement sont nombreux.

    Merci pour l’info. Porte toi bien.

    Olivier

    Vivez en paix.

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